Logan

Un jour, je me suis sauvé de mon père,

C’est arrivé un matin. Les mots de mon père avaient hurlé toute la nuit sans retenue dans ma tête. « Je ne t’aime pas, tu ne sers à rien, tu n’es rien, je ne t’ai pas voulu, barre-toi ». Des mots qu’il m’avait balancé en pleine figure, pendant des heures, la veille au soir, en me forçant à rester là, à côté de lui, à l’écouter sans broncher. Sa plus longue performance depuis qu’il était instoppable dans l’injure. Lorsque que
je rentrais du lycée. Il ne me loupait pas.

Au lycée, je m’éloignais des autres, je restais souvent seul, de plus en plus fermé au monde, à dormir 4 h par nuit, à avoir 3 de moyenne générale, à maigrir à vue d’œil, à peser 45 kilos pour 1,68 m. Comme si je cherchais à disparaître peu à peu. A ne plus exister.

Cette nuit-là, je n’ai pas du tout réussi à trouver le sommeil. Ma tête me faisait drôlement mal. J’étais dans une grande tension. C’est aux premières lueurs du jour que je me suis décidé.

Ne plus rester là. Ne plus subir. Fuir, vite s’en aller. Ce n’était pas la première fois que j’y pensais. J’y pensais même à longueur de journée depuis des mois. Mais je renonçais à chaque fois.  Je ne voulais pas laisser mon frère seul avec notre père. Ma grande sœur, il l’avait déjà chassé. Je souffrais de son absence, elle qui avait tant donné, qui avait toujours été à nos côtés.  Elle qui nous soudait en complicité, recollant les morceaux après chaque placement qui nous séparait, qui nous dispersait dans des foyers. Elle était notre étoile, notre rayon de lumière.

Et puis partir, pour aller où d’abord ? Je n’avais personne chez qui aller. J’avais peur de me retrouver seul à la rue. Je n’avais plus donné de nouvelles à ma mère depuis 2 ans.  Je n’avais même plus son numéro de tel.   Après son départ, mon père avait réussi à saccager nos liens à coups de crises de jalousie dès qu’on parlait d’elle avec mon frère ou ma sœur. Une fois, il en avait même cassé une porte.

A part l’éducateur, qui venait de temps en temps, car on était une famille très surveillée depuis toujours, par les services sociaux, personne n’entrait jamais à la maison. Mon père n’avait pas d’amis, pas de collègues, pas de voisins, personne à inviter pour discuter ou boire un coup. Pas non plus d’activité, ou de sortie.  En dehors de ses crises, quand ses nerfs le lâchaient, mon père restait toute la journée sur son canapé à jouer avec des jeux vidéo. Il s’achetait toujours le matériel dernier cri. Tout l’argent partait là-dedans.  Quand il n’y avait plus d’argent pour manger, il nous demandait de nous débrouiller mais sans les moyens du bord. A croire que ça l’amusait ! Souvent, il n’y avait rien dans le frigo le seul point que je le félicite c’est de ne pas boire ou fumer.

Quand l’éducateur s’annonçait, mon père agissait en traite. Il donnait le change. Il était doué pour la comédie du père seul qui peine tant à élever ses enfants, mais qui fait du mieux qu’il peut.  L’éducateur, il l’endormait en parlant à l’infini de lui. L’éducateur ne voyait pas les barreaux de son emprise qui nous tenait barricadés dans le silence. L’éducateur ne voyait pas mon immense détresse face à sa brutalité quotidienne. Il ne voyait pas que je n’osais pas lui parler, Et s’il me forçait à dire, il n’entendait pas que je lui mentais et que j’allais mentir aussi au juge.

Donc, au petit matin du jour de mon départ, j’ai ramassé quelques affaires dans mon sac de sport. J’ai guetté le moment où je pouvais le jeter par la fenêtre du 4ème étage, sans assommer un passant. Surtout, il ne fallait pas que mon père me voit. Je suis sorti pour aller au lycée à l’heure habituelle. J’ai rejoint ma classe comme tous les jours. Je me suis assis à ma place de d’habitude. Puis …

A la sortie du lycée, j’ai débarqué au service de l’aide sociale à l’enfance. A l’ASE, j’ai mon dossier. On me connaît depuis que j’ai un an, l’âge de mon premier placement. Je leur ai tout raconté en vrac et en détails. Et cette fois, ils ont entendu et compris.  J’ai été envoyé le soir même, en foyer d’urgence pour une semaine. L’ambiance était plutôt cool. J’étais libéré du poids terrible de mon père, depuis que je l’avais mis à la porte de ma vie.

Depuis presque 3 ans, maintenant je vis chez ma famille en or.  Fatiha et sa famille, sont la famille que j’ai toujours voulu. Ils font leur travail avec cœur. Il y a maintenant 2mois et demi mon frère nous a rejoint. …C’est moi qui l’ai voulu. Je n’allais pas le laisser seul avec mon père.

J’ai repris confiance.  Au lycée, je suis passé de trois de moyenne aux félicitations trois fois dans l’année. Avec l’obtention de mon bac avec mention j‘ai renoué avec ma mère et ma jeune sœur. Je réalise combien elles m’ont manquées. Combien notre mère, nous a aimé dans la difficulté et nous a défendu.

Aujourd’hui, je suis debout devant vous. Je n’ai plus peur de vous parler ! J’ai tant à voir, à dire et à vivre !

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